Crise du crédit … ou de la représentation comptable ?
On assiste aujourd’hui à une large remise en cause de l’évaluation à la valeur de marché (« mark to market ») du portefeuille de trading des banques, telle qu’imposée par les normes comptables IFRS, sur l’hypothèse qu’elle aurait contribué à accélérer la crise financière, voire à la déclencher.
L’extension de l’application du mark to market à l’ensemble des portefeuilles de crédit inscrits dans une activité de trading dégraderait au-delà du raisonnable les résultats des banques, obligeant ces dernières à de nouvelles cessions d’actifs et à des recapitalisations dilutives. La conclusion de cette analyse est que la « juste valeur » devrait être abandonnée au profit du retour de la comptabilisation au « coût historique ».
Nous ne partageons en aucune manière cette conclusion, convaincus que l’évaluation du portefeuille de trading d’une banque à sa « juste valeur » est la seule modalité comptable garantissant transparence et discipline. Mais si nous soutenons le principe de la « juste valeur », nous condamnons fermement les modalités de son application en période de crise. Dans de telles circonstances, la « juste valeur » n’est précisément plus la valeur de marché.
La première raison est que les prix de marché cotés ne sont établis que sur un volume d’échanges très réduit, les opérateurs – banques et hedge funds – supposés « arbitrer » l’écart entre le prix fondamental et le prix de marché se retirant provisoirement.
La représentativité des prix cotés devient alors discutable, leur application à l’ensemble du stock d’actifs créant un effet d’amplification et de déformation de la valeur des portefeuilles. La deuxième raison est que les prix cotés sont minorés d’un « déport de crise », reflet de l’aversion collective et irrationnelle des investisseurs à l’égard des instruments concernés, quelle que soit leur valeur intrinsèque. La prise en compte de ce déport – l’inverse de ce que les opérateurs sur matières premières appellent le « convenience yield », rendement implicite associé à la détention d’un actif – conduit à donner à la comptabilité une dimension pro-cyclique parfaitement contraire à sa mission originelle. En intégrant ce « déport de crise » dans l’évaluation des portefeuilles, les banques dégradent artificiellement leur résultat en cas de crise, réduisent leurs fonds propres et entrent dans une logique, soit de recapitalisation, soit de cession d’actifs.
Nous considérons que les résultats des banques ne doivent être affectés, sur l’ensemble des portefeuilles de trading d’actifs de crédit, que de la part attribuable à l’augmentation de la probabilité de non-remboursement, à la baisse du taux de recouvrement ou à l’accroissement de la corrélation entre les défauts éventuels des emprunteurs. Le « déport de crise », par nature temporaire, doit être signalé aux tiers, mais ne doit pas modifier le résultat bancaire.
Nous proposons, en cas de crise majeure, d’enrayer les effets procycliques de la valorisation à la valeur de marché en introduisant une « juste valeur corrigée » (« upgraded fair value »). Si le régulateur considère que le « déport de crise » atteint un niveau jugé anormalement élevé, il impose aux établissements bancaires un changement de méthode de valorisation de leurs actifs de crédit dédiés au trading, l’abandon du « mark to market », qui n’est plus la « fair value », et son remplacement par un « mark to model » dont il fixe les paramètres d’entrée, principalement les probabilités de défaut et les taux de recouvrement.
Ces données exogènes sont établies sur la base d’une analyse fondamentale de la qualité de crédit des actifs, prennent en compte la dégradation réelle des probabilités de défaut, mais éliminent le « déport de crise » observé sur les spreads. Il s’ensuit un profit instantané, qui vient corriger les pertes déjà enregistrées et s’inscrit dans une logique contra-cyclique. Ce raisonnement doit s’appliquer de manière identique à un scénario de « bulle » haussière et d’affaiblissement anormal du niveau des spreads de crédit. Ainsi l’intervention du régulateur n’est-elle pas asymétrique et ne joue-t-elle pas systématiquement dans un sens favorable aux banques…
Nous avons la conviction qu’un tel dispositif aurait permis de limiter les effets procycliques des IFRS, sans modifier le principe de la « fair value », à laquelle nous restons attachés pour la valorisation des portefeuilles de trading. La crise que nous traversons aura néanmoins permis de mesurer les dangers de toute extension du « mark to market » à la valorisation du portefeuille de crédit des banques ou du bilan des compagnies d’assurances. Ce serait ouvrir la porte à des crises répétées de même nature, sur un périmètre encore plus large…
JEAN-FRANÇOIS LEPETIT est président du Conseil national de la comptabilité PHILIPPE BORDENAVE est directeur financier de BNP Paribas DIDIER MARTEAU est professeur à l’ESCP
Source: Les échos
Avis du guide du rachat de crédit:
Des informations très techniques qui permettent de mieux comprendre certains rouages du trading à outrance actuel.
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